Lavoirs de France

Photographie et histoire des lavoirs



Des laveuses à Chaource

(lavoir,Chaource,Aube,10,Champagne-Ardenne, France)

vrification de bulletins de salaire avec mon-expert-paie.fr
Propos recueillis par Monique Moretto, pour la Gazette de Chaource

Merci à Monique Moretto pour son aimable autorisation

Monique Moretto, était allée à l’écoute d’Andréa Martin, et comme le hasard fait bien les choses, sont arrivées aussi Nana Person et Juliette Diochin, deux autres laveuses du pays. Elles ont gardé l’habitude de se retrouver chez Andréa tous les mercredis, et elle n’a eu qu’à les enregistrer !

Vous étiez beaucoup de laveuses à Chaource ?

Andréa : Dans le temps, on était beaucoup au " petit lavoir "(derrière chez Radet, près de chez Mme Pas), j’ai vu être une douzaine ! Y’avait Mme Imbert, la mère à Louis, Violette Trousselle qu’est morte aussi, Mme Ps, Mme Diochin, Nana, Mme Lapierre, Claire Bernard, Mme Kohlmann de la famille à Cayrel, Elise Paillet et moi, et quelques autres...

Elise Paillet, Nana, Mme Lapierre et moi, on lavait tous les 15 jours ou 3 semaines à l’hospice, le jeudi, là on était une grande journée ! On commençait à 8 h le matin pour finir à la nuit, le soir.

Moi, je lavais pour Mme Roche, j’ai lavé pour Mme Croisey, Mme Pouillot mère, Mme Jossot, Mme Fauche la-haut, Mme Barat la mère à Roger Barat, Mme Gat l’ancienne secrétaire je l’ai lavée presque 30 ans, chez Vaudey, les demoiselles Parisot, Mme Bony, chez Mme Camus c’était un huissier, ... chez Cayrel, Mme Richert, Mme Lumiot...et j’en oublie encore... C’était tous les 15 jours ou tous les mois, c’était régulier, le même jour. J’allais chez les patronnes. Les femmes faisaient bouillir et puis j’allais prendre la lessiveuse pour aller au lavoir, avec la brouette.

Nana : Tout était " bouilli ", prêt à laver. On nous donnait une brosse, un savon, un battoir, l’eau de Javel et on s’en allait au lavoir... Moi, à l’hospice, du temps des religieuses ,tous les quinze jours, j’allais trier le linge, les draps on les mettait dans un bac grand comme la table, les mouchoirs et le reste dans un autre. Le lendemain, on " échangeait " (on lavait le plus gros, on donnait un coup de brosse sur le plus sale) et on mettait le linge dans une grande cuve, c’étaient les religieuses qui le faisaient, elles mettaient souvent des cendres, tout au début...

...Le jeudi les religieuses nous mettaient les draps dans la remorque, on mettait un sac au fond et les draps à même... On avait des fois 25, 30 draps à laver, on commençait à 8 h le matin... Y’avait Andréa, Elise Paillet, la mère Lapierre et moi, on avait chacune sa brouette, si y’en avait une qu’avait fini sa brouette avant, on reprenait sur l’autre. On lavait les ddraps le matin et le petit linge le tantôt.

Andréa : Quand on rentrait, on mettait ça dans les grandes balles en osier et on montait au grenier, on "étendait ", des fois on revenait il était 8 h ½, on étendait à la pile électrique...

Après les cendres, on a mis "du cristau ", de la lessive la Croix en paquets. On avait du " bleu " pour le rinçage. On n’avait pas des bonnes lessives comme maintenant mais on arrivait à avoir du linge bien blanc ! Quand on avait fini notre lessive, on mettait le linge " au bleu ". On prenait du bleu Reckit, des petites boules qu’on mettait dans un petit sachet de chiffon et on le faisait fondre dans un baquet d’eau, et on retrempait tout le linge là-dedans et on le "tordait " ; ça le faisait plus blanc...

Pour laver on n’avait que la brosse et le savon et puis l’eau de Javel... Le battoir, ça servait à taper les draps. Je l’ai encore. C’est Démoulin qui les faisait ou on les achetait dans les commerces. On avait notre "triolo " , on disait " not’boite " qu’on se mettait à genoux dedans avec un petit truc rembourré qu’on s’était fait...et toute la journée à genoux !

Chez la mère à ma belle-mère c’était comme ça aussi, au cuvier, qu’ils appelaient, elle mettait son linge dedans, à côté y’avait la lessiveuse avec des cendres au fond et de l’eau, elle en versait dedans, elle attendait que ça " s’récoule ", elle en reversait, elle réchauffait l’eau, elle arrosait à nouveau...

Nana : Je lavais à la Boudarde quand je lavais pour chez Saunier quand ils sont arrivés qu’ils habitaient dans la maison à côté de la Boudarde. J’allais à 5 h du matin, c’était trempé de la veille, ils avaient une bonne qui l’avait fait tremper, je l’échangeais là, j’y remettais tout ce qu’il fallait dans la lessiveuse, elle le mettait à bouillir et je revenais le tantôt pour le laver...et une fois, je me suis trouvée, en échangeant... j’ai trouvé une liasse de billets qui restait dans la poche, c’était trempé, j’ai secoué tout.

Andréa : moi aussi j’ai trouvé de l’argent ... chez Mme Croisey ça m’a arrivé plus de quatre fois ! M. Croisey, il mettait ses sous dans sa petite poche du haut, elle mettait à bouillir, elle y pensait plus, quand je rentrais le soir que j’y disais, elle me disait " surtout le dîtes pas à Albert "

C’était long une journée au lavoir ?

On était habituées !

Andréa : le pire de tout, c’était l’hiver ! On pendait nos draps après les piliers, c’était gelé, ils étaient raides pour les ramener...

Nana : l’eau elle ne gelait pas, c’était une source, c’est la meilleure de Chaource celle du petit lavoir...mais l’hiver, elle est pas chaude comme de juste, mais des fois vous la voyez "fumer".

Juliette : quand il gèle dehors, elle fume...

Vous étiez payées comment ?

Nana : à l’heure, 2 F de l’heure quand j’ai commencé à travailler. 1,75 F à la maison Vaudey, les parents, en 1933.

Et vous arriviez à vivre avec ça ?

Andréa : bah, fallait bien, on devenait pas millionnaire ! Mais la vie elle était pas comme aujourd’hui...

Nana : moi, j’avais mes 3 gosses et j’ai été veuve pendant 6 ans, j’ai tiré bien le diable par la queue les trois quarts du temps, les gosses y avaient à manger mais moi, c’était ric et rac !

Alors les premières machines à laver vous ont fait du tort, vous avez perdu votre travail ?

Andréa : pas réellement, les gens étaient habitués à nous, ils nous gardaient, puis y’en avait beaucoup qui préféraient le lavage à la main... elles trouvaient que ça usait moins le linge.

Juliette : c’est de la blague ça ! ça use pas plus le linge qu’à la main !

Andréa : y’en a qui n’ont jamais voulu de machine à laver... regardez voir Madame Roche qui vient de mourir, tous les jours elle allait au lavoir, jusqu’au dernier jour... elle lavait son petit linge au lavoir, elle avait Madame Kolatek une fois par mois c’est tout.

Aujourd’hui, y’a plus que Madame Kolatek comme laveuse au pays peut-être bien, c’est un métier fini maintenant.

Et qu’est-ce que vous vous racontiez toute la journée au lavoir ?

Andréa : bah ! y’a des fois qu’on rigolait bien et des fois que c’était bien triste aussi... on rigolait sur une chose, sur une autre...

Nana : et des fois quand Saunier il faisait le boudin, on le sentait, on allait en chercher un bout pour chacune, ou alors des gâteaux de grêlons qu’on achetait, c’était tout chaud.

Andréa : des fois on rigolait avec une laveuse qui buvait, elle trempait son linge, elle le ressortait, elle disait " c’est toujours assez pour les gens qu’c’est ! ". On a ri des bons coups !...

Vous étiez toujours les mêmes ? et vous aviez votre place ?

Nana : en général, oui. On avait notre place. Si on s’mettait au fond du mur de l’autre côté c’était pas bien, y’avait du béton, y’avait pas si grand de place. De chaque côté y’a trois places, une colonne et encore trois places. On a été douze déjà.

Andréa : j’étais à la 2ème place, la 1ère c’était Madame Trousselle, après c’était moi, après Mme Diochin... Chacune avait son triolo. On les faisait faire chez Démoulin ou pour moi, Marcel m’en a fait. Mais on n’osait pas les laisser au lavoir parce que les gamins les fichaient dans l’eau, les gamins allaient jouer au lavoir et " nos boîtes " on les retrouvait dans l’eau, le bout de couverture, le chiffon, tout était dans l’eau !

Ils n’étaient pas plus sages que maintenant alors, les gamins, dans le temps ?

Andréa : Oh mais non ! Quand on avait du bon " bouillon " on emmenait un seau et on en mettait dedans...et les gamins le renversaient ! Et ça faisait des histoires ! Vous vous rappelez Madame... qu’avait laissé son seau de bouillon...elle en a fait toute une séance ! Elle a dit que c’était nous, qu’on voulait l’empêcher de travailler...c’était les gamins qu’y avaient renversé son seau de bouillon pendant le midi... Les gamins, ils nous levaient les vannes... Quand on arrivait y’avait plus d’eau, fallait remettre les vannes et attendre que ça se remplisse...

A quoi ça servait ce " seau de bouillon " ?

Pour tremper les bleus ! C’était le "léchu " de la lessive, on disait le bouillon. Ca nous servait pour les couleurs, les bleus de travail, les chemises d’homme, ce qui ne bouillait pas. Ca trempait pendant qu’on lavait le blanc...

Et pour entretenir le lavoir ?

C’était les cantonniers de la commune. Tous les lundis, ils vidaient le lavoir, le lavaient et remettaient l’eau.

Et il y avait assez d‘eau pour rincer des draps, ça suffisait ? Et votre eau sale ?

Andréa : Oh oui ! Mais on ne jetait pas le léchu dans l’eau, on le jetait dans la rigole derrière, ça partait dans le ru.

Nana : Pour les lessives de l’hospice, on allait à la Coque, c’était plus long, plus large, et l’eau elle est plus courante...

Andréa : Madame Vaudey, elle voulait que j’aille à la Coque. Nous on aimait mieux aller au petit lavoir, c’était d’abord moins loin, on avait l’habitude. A la Coque, y’avait madame Truchy principalement, Mme Kolatek la mère, Mme Pas, celles du quartier là-bas...

Et quand vos enfants étaient petits, vous les emmeniez avec vous ?

Andréa : On faisait comme on pouvait ! Quand ils allaient à l’école ça allait, les petits fallait les emmener.

Juliette : J’en avais cinq l’une derrière l’autre, fallait bien que j’les emmène avec moi. Sylvie et Annick, la gamine à Lucienne, je les collais dans la remorque, comme ça j’étais sûre qu’elles tomberaient pas dans l’eau ! Moi, à ce moment là je ne lavais que pour moi, l’année que Sylvie est née en 54, j’avais elle qui venait de naître et j’en avais quatre qui faisaient au lit, j’étais tous les jours au lavoir...Vous vous rappelez ? Tous les jours, forcément, on n’avait pas des trucs comme on a maintenant ! (vive Pampers). J’avais bien essayé de leur mettre des culottes en caoutchouc, 2 jours après elles avaient les fesses rouges. J’en avais cinq cet hiver-là ! Ah ! J’en ai lavoché, et pis on n’avait pas la poudre comme maintenant...

...Mais les gamines, elles ont jamais tombé dans l’eau !

Nana : Moi, il était moins une que je pique une tête dans l’eau une fois...C’était à la Coque, l’eau elle était basse, elles m’ont rattrapé juste par les cotillons... Et Violette Trousselle, elle y a été elle ! Elle qu’était pas grande on y voyait que la tête !

En plus, il y avait d’autres petits lavoirs ?

Il y avait celui de Madame Vaudey sur la rivière. Celui-là, c’était personnel.

Nana : Je lavais aussi à la rivière, sur la route des Maisons, pour Thérèse. Je descendais le pré à Paris à côté du terrain de foot, y’avait une planche . Une fois , j’étais peut-être bien avec Berthe, voilà que l’eau elle est devenue forte, ça m’a embarqué mon linge, on a couru plus loin pour le rattraper, y’a pas eu grand chose de perdu...

Vous étiez laveuse, mais pas "repasseuse " ?

Nana : Moi, à l’hospice, je lavais et je repassais un jour complet et une demi journée. J’ai repassé jusqu'à treize chemises d’homme à l’heure, elles étaient bien repassées mais la sœur Monique elle disait " nous fignole pas ça "... J’ai repassé des centaines de mouchoirs, les torchons je donnais un coup dessus quand ils étaient pliés...

Andréa : moi j’avais horreur de repasser ! J’ai encore mes vieux fers, à chauffer sur la cuisinère, je les garde. Ca me fatiguait alors que laver, ça ne m’a jamais fatiguée...

Vous ne viviez donc que du lavage...Vous étiez à la sécurité sociale pour votre retraite ?

Andréa : on était déclarées à l’heure, mais malheureusement on se laissait faire...y’avait des patronnes, elles déclaraient pas tout, mettons si on faisait 30 heures dans le mois, fallait en déclarer que 15, c’est nous qu’était la victime...

Nana : Et dans les meilleures maisons... Moi, j’aurais dû avoir une meilleure retraite, je ne me plains pas, j’ai le fonds national, mais où il y avait 300 h, on m’en déclarait même pas 150...

Juliette : C’était quand même le bon temps, Nana, on était plus jeune qu’on est ! On avait 30 ans de moins !

Et vous avez gardé vos "outils " : battoir, triolo ?

Andréa : Moi, mon dernier battoir c’est Marcel qui me l’a fait, je le garde...C’est des souvenirs.

Nana : J’en ai encore un aussi. Mais le triolo ? J’avais dit ce sera pour Andréa tant qu’elle me lavera... On s’appuyait dessus...

Juliette : Voyez-vous, s’il était trop bas on n’était pas bien, moi je le faisais faire sur mesure, c’est le père Imbert qui m’a fait le dernier... Ca nous reposait d’être dedans... Moi, quand j’avais mal, si mal aux genoux que j’avais de l’arthrose, eh bien c’était dans le triolo que j’étais le mieux et quand je me relevais j’avais pu mal...Mais ça me reprenait après !

Andréa : Moi c’est quand j’avais mal à l’estomac... Ca me brûlait d’être appuyée sur le triolo...

Nana : Moi j’y vais plus, je peux plus me mettre à genoux...A bientôt 82, toi Andréa 73, t’es plus jeune, et Juliette 72...

Juliette : Ah ! Parlez pas de vieillir ! On n’y pensait pas à ces moments-là, c’était le bon temps...

Andréa : Vous vous rappelez, on disait " On a de bons moments mais de foutus quarts d’heure ! " On en a rigolé, avec Mme Lapierre, elle nous faisait bien rire, bien des fois...

Et toutes les nouvelles du pays se savaient au lavoir ?...

Oh pas toutes ! Les gens disaient ça, mais c’était pas toujours vrai... Moi, quand je savais quelque chose d’important, je le disais pas...Entre nous on causait, qu’est-ce que vous avez fait ? Où vous allez ? Ca dépendait des personnes qu’y avait...Quand c’était des grandes langues, valait mieux se taire !

Vous avez toujours fait ce métier ?

Andréa : Moi, j’ai commencé à laver pour les autres vers 1946. Toute jeune, quand j’avais 12 ans, j’allais au lavoir pour mes parents. A Praslin, le lavoir il était à plus d’un kilomètre ! Papa nous menait avec une voiture à cheval, on restait à manger le midi au lavoir... L’été, quand il faisait vraiment beau, on mettait les draps dessus les prés, le lavoir il était entouré de prés...et on les rentrait secs et beau blancs sur l’herbe verte, on les retournait, le soir avant de revenir on les pliait et ça y était, on avait de beaux draps blancs... C’était une fois par mois, c’était au cuvier... On prenant en plus une laveuse, en un mois de temps ça faisait du linge et des draps !On faisait tout dans la même journée. On avait plus de linge qu’aujourd’hui ! Il en fallait...

Et les petites choses on les faisait entre temps. Chez nous on avait un grand bac en pierre, j’m’en rappelle... j’étais un peu plus grande, j’allais dans les champs... En été, maman elle me disait le midi : " Tiens, pour te reposer, tu vas laver un coup les bas, les chaussettes ou les tabliers "...

On était mené dur dans le temps... C’était pas du travail, ça comptait pas, c’était " pour me reposer " !

Article extrait de la Gazette de Chaource Photographie du lavoir,Chaource,Aube,10,Champagne-Ardenne, France Photographie du lavoir,Chaource,Aube,10,Champagne-Ardenne, France

voir aussi :
Lavoirs de L'aube
Lavoirs de Champagne-Ardenne
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